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Décembre 2007

 

 

 

 

Les appels en faveur d’une défense européenne lancés de plusieurs côtés et notamment par le Président de la République française, Nicolas Sarkozy, sont une confirmation, s’il en était besoin, du fait qu’elle n’existe pas encore et qu’aucun pays européen ne peut désormais garantir seul sa sécurité et contribuer à promouvoir la paix. Ces appels ont cependant une limite importante : ils ignorent ou feignent d’ignorer que le problème central de la défense européenne ne peut pas être résolu tant qu’on a pas dépassé la souveraineté nationale et ils visent à maintenir, ou tout au plus à approfondir, la coopération entre les pays européens dans le cadre des traités internationaux traditionnels.

En juillet 1951, s’adressant aux Européens sortis depuis peu du désastre de la seconde guerre mondiale, le Général Eisenhower les avait exhortés à devenir rapidement « truly a unit », en créant « a workable European federation ». Selon Eisenhower, il était en fait illusoire et trompeur de parler de défense et de sécurité européenne seulement en termes de coopération non seulement parce que celle-ci se serait révélée inadéquate à long terme, mais parce qu’elle aurait aussi alimenté la méfiance des peuples appelés à la soutenir et stimulé les tentatives d’infiltration et d’agression de la part de leurs ennemis. Plus de cinquante ans plus tard, l’exhortation d’Eisenhower n’a toujours pas été écoutée alors que les raisons qu’il indiquait aux Européens pour donner naissance à une véritable fédération sont encore historiquement et politiquement valides et urgentes. On a tendance à oublier désormais, en fait, que la situation d’impossibilité de la guerre en Europe que nous vivons, tout du moins dans le cadre de l’Union européenne, n’est pas seulement le fruit de l’intégration européenne et de ses succès indéniables, mais aussi la conséquence du déclin en termes de pouvoir des Etats européens par rapport aux USA et à l’URSS au cours du siècle dernier. Dans ce cadre, les Européens ont été d’une part contraints par les faits à ouvrir cette ère de coopération et d’intégration dans une perspective d’unification, qu’ils n’avaient pas réussi à promouvoir spontanément et rationnellement. D’autre part ils sont cependant restés prisonniers d’un ordre très fragile sur lequel pèsent aujourd’hui des défis qui, par leur gravité et leurs dimensions ne sont pas moins dangereux que ceux du passé.

L’espérance de beaucoup d’Européens qu’après la chute de l’URSS, la sécurité militaire pourrait être maintenue sur le continent européen et au dehors par une armée multinationale sous leadership américain, s’est vite révélée infondée. En quelques années, à la peur d’une guerre mondiale s’est substituée la peur de l’instabilité croissante qui se traduit par une augmentation vertigineuse du nombre de guerres combattues, certes limitées mais sans issues et répandues désormais quasiment dans tous les continents. Il s’agit de guerres qui ont déjà englouti ou qui sont destinées à engloutir des ressources croissantes en termes humains, matériels et financiers. Ce cadre, déjà en soi préoccupant, est destiné à subir une fragilisation ultérieure en termes de sécurité, selon de nombreuses études effectuées pour le compte de quelques gouvernements, sous l’influence surtout de trois principaux phénomènes nouveaux. En premier lieu, la surexposition militaire de la superpuissance américaine, désormais présente dans bien plus de cent pays et qui est en train d’épuiser ses possibilités de s’engager ultérieurement dans d’éventuelles missions de police et de contrôle international. En second lieu, l’aggravation prévisible des déséquilibres régionaux à cause des conséquences négatives produites par les changements climatiques sur l’environnement et sur les économies, aggravation qui est destinée à impliquer un nombre croissant d’Etats dans des situations de tensions et de désordres. Enfin, la compétition déjà engagée par les Etats pour maintenir ou s’assurer le contrôle sur les canaux d’approvisionnement en matières premières toujours plus rares, qui risque de donner lieu à de dangereuses politiques de réarmement avec des intentions défensives mais qui peuvent avoir des issues imprévisibles sur le plan de l’évolution des rapports internationaux.

Il y a un autre aspect crucial de la sécurité internationale qui place les Européens dans une situation de danger croissant, celui des risques liés à la prolifération des armes de destruction massive et à l’exercice de la dissuasion nucléaire. Pour ce qui concerne la dissuasion nucléaire, non seulement elle risque de s’étendre à certains pays désormais à portée de missiles de l’Europe, mais elle est en plus aggravée par la non-annulation de la menace nucléaire russo-américaine qui, selon les accords Reagan-Gorbachev, aurait dû être éliminée avant la fin du siècle dernier et qui risque au contraire de se réactiver comme le montre la dispute sur l’installation du bouclier anti-missiles américain et le programme parallèle de rénovation de l’arsenal russe. Ensuite, il ne faut pas oublier que la Russie et les USA disposent globalement toujours d’un arsenal de plus de vingt mille têtes, dont environ dix mille opérationnelles, et que l’hypothèse de le réduire à « quelques » milliers d’ici 2012, comme cela avait été programmé il y a quelques années, semble s’éloigner. Dans cette escalade militaire renouvelée, les responsabilités des Européens sont gravissimes. C’est pour se disputer l’Europe que les USA et l’URSS entreprirent la course aux armements nucléaires et aujourd’hui, c’est à cause de la faiblesse permanente de l’Europe que la Russie et les USA en viennent à nouveau à s’affronter sur l’échiquier européen. Le fait est que les Européens, en renonçant à transformer l’EURATOM, comme l’avait souhaité Monnet, en embryon d’une agence supranationale européenne efficace dans le domaine nucléaire, mais surtout en renonçant à construire, comme c’était dans leur possibilité, un gouvernement supranational continental approprié aux défis de l’ère nucléaire, ils ont causé deux immenses dommages : d’un côté ils ont créé un dangereux vide de pouvoir et de l’autre ils n’ont pas su indiquer au monde la voie de la pacification qui aurait démontré que les Etats, après des siècles de guerre, pouvaient aussi s’unir.

Dans ces conditions, les Européens ne sont plus aujourd’hui en mesure de définir et de maintenir une position autonome et reconnue face aux politiques nationales des autres Etats dans le domaine nucléaire et toutes les fois que le problème de la prolifération prend les aspects d’une crise potentielle comme dans le cas de la Corée du Nord ou de l’Iran, ils sont contraints de s’aligner simplement sur les positions de la puissance dominante. En outre, la possibilité d’une politique de dissuasion nucléaire européenne qui constitue un pilier crucial dans l’optique d’une défense européenne autonome reste un tabou. Tout d’abord, l’Allemagne refuse toute proposition d’implication dans un projet ambitieux commun. D’autre part, la force de dissuasion britannique est tellement intégrée à la force de dissuasion américaine qu’elle ne peut même pas être considérée comme européenne. Enfin, la force de dissuasion française actuelle qui, placée sous le contrôle d’un pouvoir européen serait probablement, même avec ses dimensions actuelles, suffisante en soi pour assumer un rôle mondial, avec des objectifs et des possibilités d’actions limitées à la sphère des intérêts nationaux français est tout simplement anachronique.

En conclusion, d’où les Européens devraient-ils donc partir pour construire sérieusement leur défense d’une manière autonome ? A la lumière de ce que nous avons dit, il semble y avoir trois problèmes qui ne peuvent pas être éludés. Ce sont dans l’ordre : a) celui de la définition du pouvoir qu’il serait nécessaire de créer pour affirmer dans les faits, pas seulement en parole, l’indépendance européenne dans le domaine de la sécurité, avec la conscience que c’est seulement une fois devenus indépendants que les Européens pourront décider le type de relations et les politiques à instaurer, dans des conditions d’equal partnership, à l’égard des USA et des autres pôles mondiaux ; b) celui d’identifier le cadre dans lequel la création d’un tel pouvoir serait pensable et donc susceptible d’être menée à bien, en sachant bien que, tout comme une défense européenne n’est pas aujourd’hui pensable à vingt-sept, de la même manière une défense européenne n’est pas possible si l’on y implique la Grande Bretagne – pour citer le principal, même s’il n’est pas le seul, pays opposé à cette issue de la politique continentale européenne ; c) celui de la création d’un état major des armées européennes, avec des capacités opérationnelles à la fois dans le domaine conventionnel et nucléaire, directement dépendant d’un pouvoir européen souverain.

C’est seulement dans la mesure où un débat sérieux s’ouvrira sur ces problèmes que la question de la défense européenne pourra sortir du cadre de la rhétorique pour entrer dans la sphère de l’initiative politique. Et c’est seulement une fois qu’un tel débat aura été engagé que la vérité européenne dérangeante que l’on peine aujourd’hui à reconnaître, émergera de toute évidence : tant que la France et l’Allemagne ne renonceront pas ensemble à leurs politiques nationales ambiguës et ne prendront pas ensemble une initiative pour souscrire, avec d’autres pays fondateurs, un pacte fédéral pour donner naissance au premier noyau d’un Etat fédéral européen, l’aspiration européenne à l’indépendance et à la coopération en equal-partnership avec les autres peuples est destinée à rester dans le monde des songes.

Publius

 

 


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